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Poésie, frontière de la réalité ?

Pour cet Edito de mars, je vous livre l’écrit d’un ami, poète depuis toujours, qui m’a permis de publier ses réflexions sur la poésie et l’état de poète aujourd’hui. Cet ami vit à Bruxelles, non loin de la Hulpe, où je vous recommande la visite de la Fondation Jean-Michel Folon qui regroupe dans la ferme du château, quelques 500 œuvres de l’artiste. On y découvrira en première partie, les aquarelles de ce maître de l’affiche des années 70 : univers dénudés, énigmatiques tantôt vastes et aériens, tantôt oppressants et urbains parcourus par des personnages schématiques reconnaissables. La visite se poursuit par la découverte des sculptures de l’artistes, œuvres peut-être moins populaires. Autant le travail du peintre m’a paru quelque peu surannée, marqué par une époque, autant les sculptures sont porteuses d’une force poétique très émouvante. Pour le sujet qui nous occupe, j’ai trouvé très beau de l’illustrer par cet homme protégé d’un parapluie de pluie que vous découvrirez dans le jardin de la fondation.

David Chiche
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A l’abris d’une porte et d’un curieux hasard

Tombe la fine pluie
sur l’homme en chapeau noir
et son manteau de nuit

Fontaine
humaine

Parapluie de gouttes
sur le marbre de l’être

Etincelles du doute...
Non...
Un instant peut-être
Simple image du temps
l’harmonie d’un humain
découpé par Folon
dans le ciel de ses mains

Manoel, le 7 mars 2012



Dans chaque civilisation et avant même qu’apparaisse la littérature, l’homme s’est exprimé en poésie. Du côté de l’occident, l’Iliade et l’Odyssée du poète grec Homère, et l’Énéide du latin Virgile ont ainsi marqué l’histoire de notre pensée. Citons aussi Lucrèce qui a révélé dans de la nature des choses la philosophie d’Epicure. Près de 7500 vers où notamment l’homme et l’univers sont présentés non pas comme l’œuvre des dieux mais faits d’atomes indivisibles indestructibles, semences de tous les univers passés, présents ou à venir, car rien ne se crée, rien ne se perd. Dit-il. L’atomisme et la perception du vide par Lucrèce étaient des intuitions. Une vision de poète dans un traité de physique.

« Les atomes descendent bien en droite ligne dans le vide, entraînés par leur pesanteur ; mais il leur arrive, on ne saurait dire où ni quand, de s’écarter un peu de la verticale, si peu qu’à peine peut-on parler de déclinaison (…) Sans cet écart, tous, comme des gouttes de pluie, ne cesseraient de tomber à travers le vide immense ; il n’y aurait point lieu à rencontres, à chocs, et jamais la nature n’eût pu rien créer ».

D’abord épique ou didactique la poésie évolue avec les siècles vers plus de lyrisme et de romantisme. En France, la poésie épique s’inspire des grandes odyssées antiques. On considère souvent la célèbre Chanson de Roland comme le premier chef d’œuvre de la littérature française. Ecrite au XIe siècle, il s’agit d’une chanson de geste diffusée par les troubadours et jongleurs qui célébrait par le glissement de l’Histoire à la légende les valeurs de la chevalerie, de l’honneur féodal et de la foi.

Rabelais puis Boileau, en parodiant ce genre de poésie, la firent tomber en décadence. Nous sommes déjà au bord de la renaissance et de nouvelles expressions de sentiments intimes, propres à susciter l’émotion du lecteur ou du spectateur. On s’accompagne de lyre pour chanter l’amour, ses plaisirs mais aussi ses douleurs. Citons Christine de Pisan au XIVe siècle, Charles d’Orléans et François Villon au XVe siècle. Louise Labé un siècle plus tard :

Je vie, je meurs ; je me brûle et me noie
J’ai chaud extrême en endurant froidure
La vie m’est et trop molle et trop dure
J’ai grands ennuis entremêlés de joie


Il y aura aussi la fièvre amoureuse de Ronsard et de Du Bellay au XVIe siècle et les tragédies poèmes de Racine et Corneille mais c’est au XIXe siècle que le romantisme consacre la poésie lyrique. Elle nous invite à la fois au voyage intime et aux voies de la grandeur. Voyages aussi divers que les personnalités des artistes : Vigny et Desbordes-Valmore vont être plus sombres que Lamartine initiateur de ce lyrisme nouveau, Musset est ironique, Nerval est plus rêveur. La seconde partie du XIXe siècle est plus désenchantée. C’est le spleen de Baudelaire et les enfers de Rimbaud. C’est au sommet de la vague, le réalisme monumental d’Hugo.

Le lyrisme restera une grande tendance du 20e siècle. Avec des voix qui seront encore plus diverses : lyrisme chrétien de Charles Péguy et Paul Claudel, fantaisisme de Paul-Jean Toulet et Guillaume Apollinaire, surréalisme de Paul Éluard et André Breton, ou négritude de Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire.

Se développe aussi l’anti-lyrisme avec des mouvements comme l’OULIPO de Queneau toujours actif aujourd’hui, et d’autres poésies expérimentales comme le mouvement Cobra. Entre ou au-dessus des courants abstraits émergent avec le cinéma ou la chanson les plus grands comme Prévert ou Aragon.

D’autres post-surréalistes construisent une œuvre poétique libre et personnelle qui marque la poésie moderne notamment par la recherche d’une syntaxe simple au service d’une poésie moins lyrique qui se tourne vers le silence et la présence des choses. Bonnefoy et Jacottet en sont aujourd’hui deux illustres exemples.

Ce voyage « éclair » en « poésie française » nous a fait croiser des rivages incontournables de l’histoire de la littérature et de notre pensée occidentale.
On aurait pu aller chez nos voisins européens rencontrer Pétrarque, Shakespeare Cervantes ou Pessoa ou bien en poésie chinoise arabe ou japonaise et nous aurions fais le même constat. La poésie partage l’histoire de l’homme et des civilisations. Hugo, ce génie anormal (Fargue), ne disait-il pas « quelques peuples seulement ont une littérature, mais tous ont une poésie ».

Qu’en est-il aujourd’hui ? On annonce régulièrement la mort de la poésie. Il est vrai que les apparences ne sont pas favorables. Bien sûr elle a ses maisons, ses revues, son printemps mais ne sont ce pas autant de musées qui sont en train de l’enfermer dans sa gloire passée ?

Parler de poésie pour un poète, c’est comme se regarder dans un miroir sans miroir. Il y a risque de se perdre dans ses réflexions intérieures. Je me souviens avoir dit cela la première fois que j’avais eu l’occasion il y a quelques années d’écrire sur la poésie. Peut-être pour conjurer le sort j’avais dit aussi que, contrairement aux idées reçues, la poésie était bien vivante : dans les multiples cercles d’initiés avec les poètes et leurs maisons ou revues, dans les écoles avec les enfants, dans la rue avec les slameurs, dans les media avec les anthologies voire les recueils des personnalités du monde littéraire ou politique. Jusqu’au sommet de l’Europe Van Rompuy ne publie-t-il des recueils parler de Haïku ? Neige éternelle, éclats de voix stériles ou continuité de ce qu’a été la poésie en France et ailleurs jusqu’au 20e siècle ? Je m’interroge.

Qu’est-ce donc la poésie aujourd’hui ? La poésie je crois que c’est d’abord et toujours ce qu’elle est par définition. Étymologiquement la poésie a 2 racines grecques qui représentent les deux visages de l’écriture poétique : d’une part la chose faite, l’ouvrage fabriqué et d’autre part la création, l’enfantement.

Le second se dévoile avec les romantiques et surtout au 20e siècle durant lequel la poésie a pris des formes de plus en plus inspirées et désorganisées.
Entre les deux visages, il y a l’histoire de la poésie et de sa pensée dont on a parlé, avec toutes les définitions possibles du poème qui s’en suivent depuis « l’ouvrage en vers » que nous donne encore aujourd’hui le dictionnaire jusqu’aux inspirations divines d’Hugo qui disait « La poésie, c’est tout ce qu’il y a d’intime dans tout » en passant par des plus modérés comme Jacottet qui nous parle d’un langage où se combinent la rigueur et le vague, où la mesure n’empêche pas le mouvement de se poursuivre.

La poésie a ainsi été rondeau, ballade, sonnet, ode, forme régulière jusqu’au romantisme où les poètes ont voulu la libérer des contraintes du vers régulier et également la rapprocher de la prose voire après d’une pensée automatique.

Qu’elle soit de forme traditionnelle en répondant aux règles de la versification ou qu’elle soit expérimentale, finalement n’est-ce pas ce que la poésie porte, contient et libère aux sens et à l’esprit du lecteur qui compte ?

Dans ce sens le vrai poème, quelle que soit sa forme, n’est-il pas encore aujourd’hui reconnaissable comme l’étoile, « qui est un monde et paraît un diamant » ? Tout un programme de travail pour le poète. Tout un univers à découvrir pour le lecteur. Voilà le seuil et l’horizon de l’espace poétique.
Encore faut-il que le public y ait accès. Par l’éducation et la médiatisation.

Mais nous sommes sur un marché où l’offre serait bien bien supérieure à la demande. Beaucoup plus d’auteurs que de lecteurs. Très difficile d’en vendre. Question toutefois : est-ce qu’on a déjà cherché à vendre la poésie ? C’est un autre débat.

Restons entre nous dans cette ronde d’un jour autour de la poésie - tout de même donc encore vivante - et espérons que les lueurs du présent ne sont pas que les lumières du passé qui s’éteignent.

Il est difficile de savoir si la poésie continuera d’être dans notre société hypertrophié du côté de l’avoir et de l’instantané. Il y a bien quelques poèmes instants tels que les haïkus ou les refrain du slam qui plaisent. Comme des slogans, mi zen mi violence, mi nature mi urbain. Il y a aussi des rimes qui claquent dans les chansons de you tube et de nos i pods.
Epitaphes d’une poésie qui se meurt ou simple passage, traits d’union vers autre chose ? Je m’interroge.

Une chose est sûre : la poésie existe à l’intérieur de poètes eux aussi bien vivants. Le feu continue de brûler dans quelques foyers et de laisser quelques traces noires sur les pages blanches. Comme des ombres sous la lumière de l’inspiration, les mots continuent de s’écrire. Pour qu’ils ne restent pas qu’une illusion il suffit d’un regard.

Bonnefoy dit d’ailleurs que « la poésie a de moins en moins de place dans la société intellectuelle (en France), mais il dit aussi qu’elle touche autant qu’à d’autres époques les êtres qui savent rester attentifs à ce qui se joue et se cherche en eux et ceux-ci sont nombreux et disséminés dans tout le pays ».

[...]

Les premiers pas en poésie se font quand on est enfant. Je ne parle pas ici des récitations scolaires, empreintes littéraires dans lesquelles il est bon de marcher, quel que soit son chemin.

J’évoque ici [...] « ce bizarre sentiment de décalage qui apparaît très tôt ».[...] « à sept ans et demi à la plage, il était six heures du soir, les copains du club de gymnastique faisaient un dernier tour de trapèze. Je suis allé m’asseoir au ras de la mer, il me venait des mots au fond être poète c’est un peu çà, se sentir ailleurs à côté du club mickey » (Simone Dufay).

Oui, ce décalage, cette sensation étrange d’être entre le monde qui vous entoure et vous même. D’être en même temps à côté de tout et à l’intérieur des choses qui semblent percées par un sentiment aigüe de lucidité. Autant de rayons, autant de flèches qui en même temps vous font saigner et vous éclaire à l’intérieur.

Par exemple, c’est avoir été à côté de ses cadeaux de noël, avec un air sincère et content, regarder les autres s’embrasser, remercier aussi mais voir plus loin un bout d’étincelle autour d’une boule de sapin qui tel un phare autour de la terre, vous guide loin des sentiments en surface et vous plonge dans la profondeur d’un ciel intérieur où l’on cherche cette petite lueur qui nous appelle et nous baigne d’absolu. Ce diamant que cherchait Pessoa dans l’antre de son écriture.
Bonnefoy parle de réalité d’essence promise par des mots, plus haute que celle qu’on perçoit autour de soi.

Être poète, c’est dès l’enfance, être à la frontière de la réalité, sur le fil d’un songe qu’on détricoterait à volonté pour tisser quelque rêve.

C’est aussi retrouver dans les récitations de l’école, des mots, comme des empreintes de ses propres souvenirs ou des bouées de sauvetage. Résonnance et voyage avec les auteurs. « Tout autour de la terre … » avec Prévert. « Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune … » avec Hugo.

C’est profondément un enthousiasme visible ou masqué qui vous anime plus que et dans la réalité.
Alors avant de ne plus être un enfant, on corne son imagination pour se rappeler toujours qu’un jour on écrira.

Arrive l’adolescence, l’éveil des sens, un nouvel empire. Royaume des yeux, des cœurs et des mois en boutons, où les poèmes fleurissent dans les coins des cahiers, des tables et des murs qu’on voudrait tous franchir à dos d’âme. On se sent tous poètes à cette période de la vie ! Celui qui le restera se remplit peut-être davantage que les autres d’émotions poétiques. Il plonge dans les profondeurs des grands textes romantiques pour en ressortir mouillé jusqu’au bord des yeux. Il n’aime pas. Il brûle de chevelures intérieures embrasées par les premiers désirs du baiser. Ile ne parle pas. Il crie sur les pages blanches d’un destin qui commence à s’écrire…

Bien sûr certains diront et avec raison, c’est l’amour adolescent, « c’est de l’eau dans un panier » comme dit le proverbe, sauf que pour le poète le panier est percé.
Crise d’adolescence. Le monde nous appartient, nous n’appartenons pas au monde. Mais retour rapide à la réalité de l’âge adulte. Autre crise. Economique. Travail-famille-« poteries ». Quelle place pour la poésie ? Aucune.
Alors on danse, comme dit la chanson.

Mais elle est là comme une seconde peau, une voile intérieure tantôt blanche comme une étoile en plein jour, tantôt noire comme le fond de la nuit ou le deuil.
Une incision de la vie dans l’écorce de votre âme qui commençait à s’épaissir, et voilà que le stylo salive avec le goût de la sève.
« La plus douce des souffrances » disait Lorenzaccio.

Et voilà, l’écriture revient un beau jour comme un besoin de vivre. Par petite respiration puis plus grande inspiration. On écrit parce qu’on n’a pas le choix. On écrit pour vivre ou survivre.

Est-ce pour autant, je cite, « qu’écrire des vers à vingt ans, c’est avoir vingt ans. En écrire à quarante, c’est être poète » ? Je ne crois pas. On est poète depuis l’enfance comme la poésie est, depuis l’antiquité.

Je crois qu’on naît et qu’on meurt poète. Qu’on n’écrive pas, peu, plus, ou trop.
Quant à la poésie elle-même, je crois qu’elle se nourrit (Bonnefoy) et même qu’elle naît avant tout d’un rapport direct entre une conscience et le monde sensible. Pour devenir écriture et pour qu’elle lui survive, il faut aussi et surtout du travail.
Un travail qui demande à la fois l’énergie du combat et la précision de l’orfèvre.
Ce fameux « combat de titan au pommeau d’une dague » (de Heredia) qu’on doit faire sien autant que « la pensée dans l’image » (Goethe) qui naturellement et mystérieusement semble sourdre de l’intérieur.
[...]

Manoel

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